Ce n’est pas le même 1000$ pour tous – Les pièges de la pauvreté #1

Avant-propos

Je l’annonçais il y a quelque temps sur mon Facebook, j’avais l’intention de faire un billet sur les «pièges de la pauvreté» ou les mécanismes rendant difficile de se sortir de la pauvreté. Cependant, la tâche était trop grande pour un seul billet et je vais donc le séparer en plusieurs. Aujourd’hui, je vous présente le premier de cette série, qui n’est pas un piège uniquement pour plus démunis, mais également pour la classe moyenne.

Le bonus

Imaginons une compagnie qui dépasse ses objectifs et décide de remercier ses employés en leur offrant un bonus. Par souci d’égalité, l’entreprise octroie le même montant à chacun; du commis au PDG, chaque employé reçoit 1000 $.

Je me questionne à savoir si cela donnera un résultat vraiment égal et, sinon, qui seront les plus avantagés. Je vais donc vérifier l’impact de cette augmentation sur les revenus disponibles de différents employés en fonction de leur situation familiale et de leur salaire.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je vous recommande de lire mon billet sur le TEMI puisque ce concept sera central à mon propos d’aujourd’hui.

Notons que je débute la rédaction de ce billet avant d’avoir fait les calculs et que je ne connais pas d’avance le résultat final. Je me réserve donc le droit d’être surpris par la conclusion. Mon hypothèse est que cette augmentation sera la plus favorable pour les faibles revenus, par contre, en raison du TEMI, la classe moyenne sera désavantagée par rapport aux plus riches.

Par souci de transparence, je mettrai les tableaux de résultats complets à la fin du billet.

Commençons donc par 3 célibataires sans enfants (courbe de Lafferière no. 100)

Je précise ne regarder que pour des célibataires afin de n’avoir qu’une seule variable «salaire» à prendre en considération.

Nous avons donc :
– Aline, une commis occasionnelle au salaire minimum, qui gagne 20 000 $/an
– Bruno, superviseur de production gagnant 50 000 $/an
– Carole, directrice de division, salaire de 100 000 $

Pour Aline, un bonus de 1000 $ représente un gros 5 % de son salaire. Cependant, en raison de ce bonus, elle paiera 265 $ de plus en impôt, elle perdra 99 $ de prime au travail et 199 $ d’allocation canadienne pour les travailleurs en plus de payer un peu plus d’Assurance-Emploi, de RQAP, de RRQ et de RAMQ. Au final, son revenu disponible passera de 20 451 à 20 747; de sorte que son bonus de 1000 $ ne l’enrichira réellement que de 296 $ net.

Bruno pour sa part n’a pas droit à la prime au travail ni à l’allocation canadienne pour les travailleurs. Il paiera un peu plus en impôt et en différentes cotisations et il perdra 60 $ du crédit d’impôt pour solidarité. Son augmentation de 1 000 $ lui donnera donc 504 $ net, il en conserve ainsi un peu plus que la moitié.

Finalement Carole, n’a plus droit depuis longtemps aux différents allocations et crédits et elle paie déjà le maximum possible en assurance-emploi, RQAP et RRQ. Ainsi, même si ton taux d’imposition est plus élevé, il n’est pas possible de lui demander plus de cotisations (RAMQ, RQAP ou Æ) ni de couper dans ses allocations. De son augmentation de 1000 $, il lui restera donc 543 $.

Prenons ensuite 3 employés avec des enfants (courbe de Laferrière no. 112)

Nous allons prendre 3 autres employés, qui occupent respectivement les mêmes postes qu’Aline, Bruno et Carole. Mais ceux-ci sont monoparentaux avec 2 enfants (3 et 7 ans) et le plus jeune va en garderie subventionnée avec des frais de garde de 2 200 $.

– Donald : 20 000 $/an
– Erika : 50 000 $/an
– Fabien : 100 000 $/an

Donald a un revenu disponible de 41 379 $, soit beaucoup plus qu’Aline, puisqu’il reçoit l’allocation Famille, l’allocation canadienne pour enfant, le supplément pour l’achat de fournitures scolaires et l’allocation logement. — Si vous pensez que ces allocations sont démesurées, je vous invite à lire cet article de la Banque Nationale à propos des coûts associés aux enfants — en raison de son bonus, il paiera un peu plus d’impôt et de cotisations et recevra moins d’allocations familiales de sorte qu’il lui restera 478 $ net de ce bonus.

Pour Erika, qui reçoit un peu moins d’allocations, son revenu disponible n’augmentera que de 326 $ suite à ce bonus. Ce qui s’explique entre autres par une importante baisse de ses allocations familiales et son taux d’imposition marginale plus élevé.

Finalement, pour Fabien, qui paie beaucoup plus d’impôt mais reçoit nettement moins d’allocations, l’impact sera moindre et il lui restera quand même un bon 470 $

Ce n’est pas le même 1000 $ pour tous

On se souvient, pour ne pas faire de jaloux, l’entreprise a donné exactement le même montant à tous ses employés. Pourtant, tous ne se sont pas autant enrichis. Si on les met en ordre croissant de gains effectifs, cela nous donne :

– Aline : 296 $
– Erika : 326 $
– Fabien : 470 $
– Donal : 478 $
– Bruno : 504 $
– Carole : 543 $

Bref, un même bonus de 1000 $ n’a pas la même valeur pour tous. Je dois même dire être surpris d’une aussi grande variation dans les résultats.

Quelques réflexions

Comme toujours, je tente d’éviter de parler de politique sur mon blogue. Cependant, je pense que ce billet doit vous pousser à ce genre de réflexion.

Ces résultats peuvent appuyer les arguments autant de la «gauche» que de la «droite», mais comme c’est hors de la mission de ce blogue, je ne me prononcerai pas et vous laisse tirer vos propres conclusions.

Cependant, je veux insister sur 2 points

1) Il existe des situations, comme celle d’Aline et d’Erika, dans lesquelles il est très difficile de s’enrichir puisque les gains supplémentaires se retrouvent amputés de quelque 70 %. Cela peut constituer une trappe de la pauvreté (pour Aline) ou de la classe moyenne (pour Erika) qui demande beaucoup d’effort pour en sortir.

2) Cela doit aussi nous pousser à une certaine réflexion sur l’égalité. Un concept nettement plus compliqué qu’il n’y paraît. Donner au montant égal à chacun produit un résultat inégal et, à l’inverse, pour avoir un résultat final égal il faudrait donner des montants différents. Peu importe l’option choisie, certains crieront à l’injustice.

_____________________________________

Personne seule
SalaireRevenu disponible initialRevenu disponible -Après bonusDifférenceImpôt marginal effectif sur le bonus
ALINE20000204512074729670,40%
25000223222288256044,00%
30000254892614865934,10%
35000287852944465934,10%
40000317853230752247,80%
45000343943491652247,80%
BRUNO50000369773748150449,60%
55000395314009556443,60%
60000423884296257442,60%
65000454304605562537,50%
70000485534917762437,60%
75000516755230062537,50%
80000547985542262437,60%
85000579315856062937,10%
90000610756170462937,10%
95000640876467658941,10%
CAROLE100000669546749754345,70%
Monoparental 2 enfants (3 et 7 ans)
SalaireRevenu disponible initialRevenu disponible – Après bonusDifférenceImpôt marginal effectif sur le bonus
DONALD20000$41 379,00$41 857,00$478,0052,20%
25000$44 505,00$44 981,00$476,0052,40%
30000$46 951,00$47 626,00$675,0032,50%
35000$49 875,00$50 234,00$359,0064,10%
40000$51 443,00$51 800,00$357,0064,30%
45000$53 205,00$53 553,00$348,0065,20%
ERIKA50000$54 863,00$55 189,00$326,0067,40%
55000$56 331,00$56 611,00$280,0072,00%
60000$57 872,00$58 272,00$400,0060,00%
65000$60 040,00$60 490,00$450,0055,00%
70000$62 288,00$62 737,00$449,0055,10%
75000$64 778,00$65 306,00$528,0047,20%
80000$67 416,00$67 943,00$527,0047,30%
85000$70 064,00$70 596,00$532,0046,80%
90000$72 723,00$73 255,00$532,0046,80%
95000$75 250,00$75 742,00$492,0050,80%
FABIEN100000$77 709,00$78 179,00$470,0053,00%

2 commentaires sur « Ce n’est pas le même 1000$ pour tous – Les pièges de la pauvreté #1 »

  1. En fait, ce que vous voulez dire c’est qu’Aline recevait déjà un impôt négatif (des primes) que ne recevaient pas les autres. L’augmentation de son impôt effectif est tout simplement la perte de l’impôt négatif reçu… On ne peut plus normal, je ne vois pas l’injustice. C’est le coût à se sortir de la pauvreté, on ne peut pas garder les avantages qu’on avait d’un faible revenu…

    Aimé par 1 personne

    1. J’ai tendance à être d’accord avec vous. Toutes les allocations/crédits/etc. ont pour objectif de ramener les salaires insuffisants à un seuil suffisant, et de réduire les inégalités pour ne laisser personne en situation de pauvreté. Il apparaît donc normal de réduire le financement du gouvernement quand le contribuable est apte à réduire ce fossé par son revenu.
      Ceci dit, là où c’est un problème, c’est que l’incitatif à augmenter le revenu est très faible. Donc c’est juste, oui, mais logique d’un point de vue sociétal? La question peut se poser. (Personnellement, je ne suis pas du genre à cracher sur un 296$ supplémentaire, mais c’est vrai que c’est très peu si on pensait récolter 1000$)

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :